L'origine de la tragédie des kwassa-kwassa C'est sur la base de deux
référendums illégaux sur le plan du droit international que Mayotte a été séparé
de l'État comorien. De plus, les conditions dans lesquelles se sont tenues ces
deux scrutins étaient loin d'être sereines et amènent à douter de la sincérité
des résultats. Le prix payé aujourd'hui par ces man½uvres néocoloniales d'hier
est le drame quotidien qui se joue dans les 70 kilomètres d'océan qui séparent
Mayotte d'Anjouan. Le prix est aussi la montée de la violence entre les Mahorais
et les autres habitants de l'archipel qui souhaitent séjourner dans l'île aux
Parfums.
Le 22 décembre 1974, 93% de la population du Territoire d'Outre-mer des Comores
se prononce pour l'indépendance. Le TOM composé de la Grande-Comore, de Mohéli,
d'Anjouan et de Mayotte va donc devenir une République indépendante.
Le 27 juin 1975, à Paris, la majorité parlementaire et le gouvernement
giscardien changent les règles : puisque dans une des 4 îles, le résultat du
scrutin d'autodétermination était différent, un nouveau référendum sera organisé
dans les 4 îles, avec une prise en compte des résultats île par île. Le 22
décembre 1974, 35% des électeurs de Mayotte avaient voté pour l'indépendance. Il
faut rappeler qu'à cette époque, Mayotte avait une population de 40.000
habitants, alors que le TOM des Comores auquel l'île était intégrée comptait
300.000 personnes.
Dans "Témoignages" du 2 juillet 1975 ; le Comité Réunionnais pour la Paix voit
dans cette décision du gouvernement la volonté « de porter atteinte à
l'intégrité territoriale de l'archipel et à l'unité nationale en détachant
Mayotte des autres îles, créant ainsi les conditions d'une tension venant
justifier une intervention militaire et l'installation d'une base. Ce serait
ainsi la troisième base militaire française de l'Océan Indien après Djibouti et
La Réunion. Déjà, les prises de position du gouvernement territorial et de
l'Assemblée territoriale comorienne ainsi que des manifestations populaires ont
démontré que le peuple comorien se rassemblait pour obtenir l'indépendance de
l'archipel tout entier et arrêter l'engrenage de la dislocation, de la sécession
et de l'agression militaire ».
Ce rassemblement comorien se traduit par la déclaration d'indépendance du 6
juillet 1975. Acte confirmé par la proclamation du 24 septembre 1976, c'est ce
que reconnaît le droit international.
Le 8 février 1976, le référendum décidé par Paris a lieu à Mayotte où
entre-temps, 2.000 opposants au gouvernement français ont été expulsés. Un an
avant, 63% des Mahorais avait voté contre l'indépendance, ce score a gonflé pour
atteindre 99%. Un scrutin condamné par l'OUA, et dont le résultat a été obtenu
de manière contestable, écrit "Témoignages" du 10 février 1976 : « Ils n'étaient
que 64% en décembre 1974. Par la grâce de Michel Debré et d'Olivier Stirn, le
tableau a pris des couleurs mirobolantes. D'incroyables et d'invraisemblables
couleurs. Comme au bon vieux temps des miracles coloniaux. Comme aux pires
périodes des triomphes électoraux arrangés par le pouvoir colonial ».
Mais ce n'est pas tout. Le gouvernement français va organiser un troisième
référendum à Mayotte le 11 avril suivant. La question posée est simple : les
Mahorais veulent-ils rester un Territoire d'Outre-mer, oui ou non ? Mais le
résultat du vote n'allait pas du tout répondre à la question posée !
Un dirigeant de la droite ultra de Mayotte avait en effet décidé de la présence
d'un troisième bulletin dans les bureaux de vote. Celui de "oui" au statut de
département d'Outre-mer. Et c'est ce "oui" au DOM qui l'emporta à 79,6% !
Résultat, Mayotte devint alors une collectivité territoriale à caractère
départemental, puis une collectivité départementale en 2001 après un référendum
local en 2000.
Aujourd'hui, les kwassa-kwassa sont le résultat de ces man½uvres qui ont inscrit
une instabilité durable dans l'archipel des Comores.
Retour à travers quelques articles de "Témoignages" sur ces événements qui ont
plongé l'archipel dans une instabilité durable. Manuel Marchal
Djaanfar Salim Allaoui, Ministre de l'Intérieur d'Anjouan
Sur la base de la réalité historique, la France ne doit rester spectatrice
Dans une interview accordée à "Témoignages" en novembre 2005, le Ministre de
l'Intérieur d'Anjouan apporte un éclairage sur l'émigration anjouanaise à
Mayotte.
« En 1974, il n'y avait que 60.000 habitants à Mayotte. On a alors encouragé les
Comoriens, et notamment les Anjouanais, traditionnellement durs à la tâche, à
venir s'installer à Mayotte. Le fait qu'ils n'aient pas de papiers n'a posé
aucun problème. Au contraire, comme il s'agissait d'une main-d'½uvre pas chère,
les Anjouanais ont été employés et continuent à être employés clandestinement
par tout le monde, y compris par les élus qui crient aujourd'hui au
"trop-plein". Je le dis et je le répète, les Anjouanais ont la culture du
travail. Ils sont agriculteurs, maçons, charpentiers, soudeurs... Ils ont de
l'ambition. Malgré les bas salaires, beaucoup d'entre eux se sont élevés dans
l'échelle sociale. Ils sont devenus un élément incontournable dans le
fonctionnement de l'économie mahoraise.
Ils ont construit des maisons, acheté des voitures, leurs enfants réussissent
leurs études et voilà brusquement qu'ils deviennent indésirables. C'est curieux.
(...)
Nous estimons que c'est à la France de trouver le cadre légal le mieux approprié
pour que nos 2 peuples puissent vivre harmonieusement. Nous ne disons pas cela
pour nous défausser - nous sommes prêts à tous les efforts -, mais simplement
parce que nous nous basons sur la réalité historique. Par son passé et son
action dans l'Histoire récente de l'archipel, la France a de lourdes
responsabilités dans la situation actuelle. De ce fait, elle ne peut "filer à la
française" et assister en spectatrice au bain de sang qui en train de se
préparer à Mayotte si on laisse les choses perdurer. Il y a un déficit de
dialogue entre Paris et nous. Nous lui renouvelons notre appel à aider notre
peuple à se fixer ici à Anjouan. Nous le faisons de manière d'autant plus
pressante que nous sommes désormais confrontés à un nouveau problème, celui du
retour massif dans l'île de notre diaspora chassée de Mayotte. Nous ne pourrons
pas faire face longtemps à cet afflux de population ».
L'origine de la tragédie des kwassa-kwassa
Article paru dans Témoignages le vendredi 17 août 2007